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Ténéré, avec les caravaniers du Niger
Transboréal

L'auteur

Jean-Pierre Valentin, photographe

Jean-Pierre Valentin est photographe, documentariste et conférencier. Spécialiste du monde arabo-berbère et vice-président d’ICRA international et fondateur d’Akassa ONG.

Une passion pour le désert des déserts

Jean-Pierre Valentin éprouve jeune le désir de voyager en Algérie et jusqu’en Afrique noire. Dès l’âge de 20 ans, il choisit de traverser à pied l’Afrique de l’Ouest, de Dakar au lac Tchad. Ce voyage d’un an en zone sahélienne le confirme dans son goût pour les modes de vie nomade.

En 1986-1988, il retourne partager la vie quotidienne des éleveurs touaregs et peuls wodaabe, au Mali et au Niger. Il renouvelle ces expériences fortes même aux pires moments de la rébellion des « hommes bleus ».

Les années 2000 sont marquées par le départ sur les anciennes pistes chamelières, en Mauritanie, au Niger, au Maroc. Jean-Pierre Valentin accompagne des caravaniers qui font le commerce des dattes et du sel du désert. Aux marges du monde, ces chameliers participent depuis la nuit des temps au cycle des échanges. Sur l’axe Tombouctou-Essaouira, le réalisateur arpente des pistes abandonnées où les prestigieuses cités d’Oualâta, de Chinguetti et d’Ouadane vivent encore du souvenir des files camelines chargées d’or, de sel ou d’ivoire sur les sentes des pèlerins et des trafiquants d’esclaves. Plus tard, il traverse le Ténéré et l’erg de Bilma en compagnie d’impressionnantes caravanes.

L'Aïr, le monde des caravaniers touaregs

La caravane s’étire, peine à atteindre sa vitesse de croisière, chenille en suivant le cours des oueds. Chaque colonne est à sa place, côte à côte si l’espace l’autorise, en file indienne si les montagnes se resserrent.

Le long de l'Adrar Mari

Nous longeons la belle silhouette de l’Adrar Mari, au sud-ouest, qui nous accompagnera durant deux jours, masse imposante et rassurante d’un massif connu. Tantôt le sol est souple, sablonneux au fond des cours d’eau à sec, pierreux, caillouteux, pénible et poussiéreux dans les vallées étroites, tapissé d’épines assassines sous le couvert des acacias. La caravane ne s’arrête pas, la progression est immuable, pas après pas, mètre après mètre, courageuse et opiniâtre, avalant sans regimber l’énorme distance. Pas de pause pour le déjeuner.

L'approche du Ténéré

La température nocturne est raisonnable, 17 °C, 20 au petit matin… Le ciel est blafard aujourd’hui, légèrement couvert. De bonnes conditions pour traverser la morne plaine de Baouèt, très souvent écrasée de chaleur vibrante. Plusieurs hommes quittent le convoi pour gagner la petite mosquée de pierres levées qui annonce l’approche du Ténéré.

En toutes circonstances, mais surtout lors d’aventures de ce calibre, il est souhaitable de s’en remettre à Dieu. J’accompagne mes amis. Agenouillés dans la direction de La Mecque, ils prient pour la réussite de notre voyage, la qualité des échanges, un retour sain et sauf. Leurs mains calleuses égrainent des chapelets usés par autant de prières, leurs regards éblouis s’égarent vers l’est. Puis chacun rejoint sa place, d’un pas alerte, peut-être plus serein.

Subtile trajectoire

Des chamelons nerveux font choir leurs fardeaux en queue de peloton : de brèves instructions sont lancées aux jeunes Touaregs en serre-file. En quelques minutes, tout rentre dans l’ordre et la marche métronomique reprend. En milieu d’après-midi, nous entrons dans un paysage étonnant, comme une passe entre deux promontoires rocheux fort érodés. Les sentes sont bien marquées, lignes de terre meuble balisées de galets. Les bergers s’engagent, les uns derrière les autres, sur les chemins disponibles.

Sur les portions les plus inclinées, les dromadaires descendent en glissant. Les charges tanguent, les bêtes soufflent, les articulations peinent à retenir les soles qui dérapent sur les ravines rocheuses. Ici les drailles sont verglacées par le sable, et la bave monte aux babines des animaux concentrés. À y regarder de près, ces coulées suivent un passage inéluctable tracé par l’expérience immémoriale des épopées caravanières.

Le chemin résulte de l’intelligence du pâtre ou de la bête qui décident ensemble du meilleur endroit, de la plus subtile trajectoire, choix tellement affiné au cours des ans qu’il en est imperfectible !

Au soir, nos bêtes sont fatiguées ; elles quêtent leur pitance aux abords du bivouac. Harassé, je m’assieds à côté de Tanko, attiré par la théière qui chante et le goût amer du premier verre de thé…

Ténéré, avec les maîtres du désert

Sixième jour dans le Ténéré : bêtes et hommes sont fatigués. J'apprends à dépasser les limites du sommeil. Nous nous dirigeons vers la barrière de Kaouar. Un parcours de 450 kilomètres depuis l'entrée dans le désert.

Le sommeil gagne

Avec le temps et la chaleur harassante, les conversations s’espacent, d’ailleurs elles ne sont nourries qu’aux extrémités de la journée. Parfois, on cause d’une bête à l’autre, mais l’amble du dromadaire berce le cavalier, qui lutte, s’agrippe puis finit par s’assoupir, dodelinant de la tête. L’essentiel est de ne pas tomber cul par-dessus tête, en un choc amorti par du sable mou, au milieu de pierrailles acérées. Dépasser les limites du sommeil est l’objectif permanent de l’arpenteur du Sahara.

Une nuit, je chemine à côté d’Aboubakar, à le toucher, à sa droite. J’effleure son épaule, avance machinalement, automatiquement, m’excuse de le bousculer : ce n’est rien, m’entends-je dire, je dors aussi… Pourtant le chef, lui, ne somnole jamais, et il nous conduit à bon port.

Les animaux aussi sont fatigués. Les nomades massent les points de frottement, au niveau des charges, des coudes et des cuisses. Ils utilisent une pâte à base de henné, un mélange de graisse de chèvre et d’indigo ou du gel capillaire bon marché produit au Nigeria. Si les hématomes sont plus importants, il faut cautériser au fer rouge.

Droit devant nous, la falaise de Kaouar

Depuis la veille au soir, en fonction des dunes modestes qui masquent parfois la vue, nous apercevons, droit devant nous, la falaise du Kaouar, les rives orientales du Ténéré. Reste à piquer sur la bonne oasis. En fin de matinée, la barrière du Kaouar tant espérée est devant nous. Son contour s’affine malgré les vagues de chaleurs, des chameaux s’ébrouent, impatients, et les Touaregs sont soudain plus volubiles. Tanko répond par un sourire à mon coup d’œil, d’un geste de la main il me signale les premières palmes à l’ouest d’Achenouma.

Nous venons de marcher 450 kilomètres depuis le kori Ajioua, en six jours effectifs, soit des étapes moyennes de 75 kilomètres. Les dattiers qui annoncent l’oasis sont petits, rejets semés par le vent. Nous sommes tous heureux d’en terminer avec ce rude parcours, courte euphorie avant les négociations des cours qui précèdent le troc des marchandises. Les deux cents dromadaires de notre équipe s’engagent au nord d’un mamelon où se dressent les ruines d’un ancien fort, et, après quelques hésitations, un lieu dégagé est désigné pour planter le bivouac.

Djado, le monde des chameliers toubous

Nous campons au large de Brao, sous une immense arche de pierre. Le plateau du Djado est à l’image de ses habitants : rugueux, fièrement isolés, rustique et résistant. Comme le Tibesti tchadien, il reflète l’âme farouchement indépendante et spartiate des hiératiques chameliers toubous.

Le Djado est couvert de gravures rupestres

La Préhistoire est partout présente : le Djado est couvert de gravures rupestres, de lieux riches en pierres taillées acheuléennes, de galets polis. Non loin du bivouac, deux éléphants et leur petit, très réalistes. Au nord de la palmeraie, le site de Titillibé est assez important pour justifier une halte prolongée.

Les fresques sont gravées sur des dalles, au moins dix mètres au-dessus du niveau de la plaine sablonneuse. Les dessins sont idéalement révélés par la lumière du levant, plus clairs sur la paroi brique. Il s’agit de scènes datant du mésolithique : des vaches aux cornes en lyre très prisées des bouviers wodaabe, des autruches, des chiens ou des chacals, la lune, des orants à taille humaine, un renard, un guerrier avec son arc et sa lance brandie…
Plus bas, un éléphanteau d’allure moderne complète cette arche de Noé symbole d’une période révolue de grasses prairies. De multiples traces d’aiguisage et des damiers témoignent d’un atelier fréquenté.

Un repas frugal

De Ouarou, le panorama sur la longue chaîne Êguezvida est splendide, avec des dunes de plaquage qui grimpent à l’assaut de pics ocrés par le couchant. Les monts sont déchiquetés ; l’érosion éolienne façonne un fabuleux paysage. Les acacias sont rares, les touffes éparses, la végétation inexistante, et l’on comprend l’exil des éleveurs vers le sud : Agadem, Termit ou les frontières nigérianes.

Au Djado, les dromadaires et les chèvres doivent être aussi frugaux que leurs propriétaires ! La légende, malheureusement galvaudée, dit qu’un Toubou tient trois jours avec une datte : il avale la peau, puis la pulpe, enfin il croque le noyau.

Nous dépassons Orida, énorme masse gréseuse en patte d’éléphant que nous visiterons au retour, pour rallier directement les sites septentrionaux. La paroi de Fassassa est cannelée, martyrisée par les vents incessants.

Sous le ciel étoilé

Au soir, l’ambiance lumineuse est envoûtante. Les rafales ont dégagé un ciel criblé d’étoiles. Terre de Sienne sous les lueurs orangées du croissant lunaire, les blocs rocheux se dessinent dans une nuit pourtant sombre.

Le sol est truffé de débris néolithiques et nous ferons là de belles découvertes – perles, hachereau, nucléus, outils percuteurs et éclats, pointes brisées, morceaux de poteries – avant de nous endormir entourés de l’esprit des Kel iru, les gens d’autrefois chers aux Touaregs.

Aux aurores, un mamelon accessible autorise une vision large du site, vaste plaine hérissée de buttes terreuses et d’épineux squelettiques. Les hommes de l’âge de pierre devaient y contempler de verdoyantes étendues…

Sahel, le monde des éleveurs wodaabe

Les Wodaabe avancent avec leurs troupeaux sans relâche. Leur mobilité fascine. Mais, ils savent aussi s'arrêter pour célébrer le baptême collectif des premiers nés, le worso.

En route pour le bonheur du cheptel

Le paysage est décharné, le soleil de plomb. Les nuages de poussière signalent les troupeaux de zébus, ces vaches aux cornes en lyre originaires d’Inde, symbole de l’élevage extensif des Wodaabe.

Le pâtre devance ses bêtes, un long bâton fiché dans les épaules, de la voix il ordonne brièvement et le bétail suit. Accompagnés d’un garçon, les petits ruminants trottinent en bêlant. Derrière les animaux laitiers, retardés par le démontage du campement, viennent les ânes bâtés, chargés des maigres biens des nomades. Les arceaux des huttes temporaires se balancent, improbables mâtures. Montés par des femmes et des enfants, les ânes chenillent entre les acacias et les euphorbes, trébuchent quand la terre croule, rendue fragile par les terriers sournois des mangoustes.

Célébrer le worso

À la fin de chaque hivernage, si les ressources l’autorisent, les Wodaabe se retrouvent à l’invitation d’un lignage pour la célébration du worso, baptême collectif des enfants premiers nés. Les Kabawa, le clan de Kabo, sont à la manœuvre cette année, et plus d’une centaine de familles se presse vers le lieu désigné. Campements alignés, troupeaux innombrables, le site résonne des salutations heureuses de ces nomades si souvent séparés.

Sept enfants sont à l’honneur ; un nombre identique de bœufs et de moutons seront sacrifiés, les quartiers de viande savamment découpés et partagés selon les règles. Les éleveurs invités appartiennent à divers groupements, clans bingawa, bikorawa, kassawsawa, tous reçus avec faste. Les pilons cognent dans les mortiers, les calebasses de lait circulent en procession, en équilibre sur les têtes d’altières demoiselles.

Au coucher du soleil, les hommes brillamment maquillés s’alignent, le visage illuminé par les rayons rasants. Jeunes mariés, prétendants et débutants rivalisent de mimiques afin de découvrir leurs dents liliales, leurs yeux ronds exorbités et leur front haut. Ils sautillent, s’élancent vers le ciel, leurs tuniques brodées affinant leurs tailles élégantes. La danse yaake, extraordinairement codifiée, révèle l’âme séductrice des Wodaabe. Tard dans la nuit, sous le lampion lunaire, un coryphée lance une phrase qui sonne bien, et les chœurs reprennent le thème, l’enrichissent, en cercle ruumi cette fois.

Les danses, hypnotiques, durent des heures, les plus belles femmes désignent leur favori et s’éclipsent dans l’obscurité. Agapes, courses de chameaux, chants et séductions exacerbent pour quelques jours la conscience tribale des nomades peuls. Bien vite pourtant ils retrouveront la solitude qu’ils chérissent tant, afin de « tresser la paille », de quadriller la savane arbustive sans jamais y laisser de trace…

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